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- Le Hache-Haine -

- Le Hache-Haine -
Au son de Haendel, nous devions surement nous dire que fuir ce n'est pas être lâche, c'est être libre. Au final, la vie était comme une énorme boule d'ivoire, sublime et solide en apparence, fragile dès qu'il s'agissait de gratter la nappe poudreuse qui la recouvrait. Avec la fin d'une cigarette, il s'en allumait une autre et je l'appelait Serge même s'il ressemblait bien plus à Françoise Hardy, avec son visage fin et ses cils dont j'étais affreusement jalouse. On supposait des conneries et des choses brillantes, comme si la Terre allait tomber sur le sol de l'espace, comme si les étoiles, les planètes se décrocheraient du tableau et que nous tomberions d'ici peu dans un vide total et nébuleux, flou incandescent qui brulerait nos peaux déjà déchirées par la chute. On écrivait, du bout des doigts, avec la conscience que tout ce que nous osions coucher sur le papier jauni par le temps perdurerait, comme un trou dans un pull en cachemire , comme une cicatrice imprimée dans nos mémoires déjà ravagées par la drogue et l'alcool. Nous inventions des histoires loufoques et alambiquées, nous parlions d'héros à la silhouette étrange, nous sourions à l'idée d'aventures folles et de quêtes impossibles. La nuit pouvait tomber, pouvait nous narguer, nous tirer une langue bleue. Nous la provoquions toujours plus. La vie n'était plus formée de trois lettres. Elle connotait enfin l'amour, l'aventure, l'ivresse. Surtout l'ivresse.

La maison dans laquelle nous habitions était digne de celle qu'Alain Fournier décrit dans le Grand Meaulnes. Elle aurait pu abriter de nombreuses histoires plus fantastiques les unes que les autres. L'unique pièce de la maison ressemblait à un QG d'indépendantistes basques. Des cadavres de revolvers vieux comme la lune gisaient sur le sol. On ne voulait pas y toucher. Peut-être parce qu'on ne revendiquait pas être qui que ce soit. Nous aimions ces revolvers presque préhistoriques. Il nous arrivait même de faire semblant de nous tirer dessus. Pas longtemps, juste le temps de faire peur à l'autre. Les murs, à l'origine jaunâtres, étaient recouverts de nos graffitis, nos dessins, nos citations en tout genre. ''Savoir se contenter de ce que l'on a, c'est être riche.'' Lao Tseu était devenu notre Dieu à nous, notre Gourou : ses paroles décoraient nos murs de chaux. Le sol était poussièreux. Pas comme un vieux meuble. Poussiéreux comme le ciel est plein de poussière d'étoiles. Nous nous prenions pour des astres, audacieux et orgeuilleux, nous nous regardions avec distance et proximitié à la fois. ''Tu as beau être Saturne, je suis Vénus et je porte le nom de la Déesse de l'amour, alors tu n'as franchement rien à dire!".Des clous étaient plantés partout sur le parquet, si bien qu'il nous arrivait souvent de nous écorcher les pieds. Nous marchions toujours pieds nus. A vrai dire, nous étions toujours tout nus, comme si la nudité était la clé de l'existence, que tout le reste était superflu. Un seul drap nous servait de costume, un drap blanc fleuri. Lorsqu'il s'en faisait un pagne, je riais aux éclats. Il ressemblait à un Apollon défraîchi, héros d'un drame euripidien qui n'aurait eu aucun succès. Je le prenais dans mes bras, le berçait jusqu'à ce que ses cils forment une liasse noire et velue, que je m'empressais d'embrasser. Il était l'unique, celui qui renfermait toute la tendresse et la beauté du monde. Nous n'avions besoin de rien si ce n'est de la présence de l'autre. Chaque sourire que nous nous adressions connotait la joie que nous avions de pouvoir nous adresser un regard, une expression. L'amour enfin, beau comme un rocher prétentieux, brut, pur, brillant. Comme si rien n'avait été frôlé, au grand jamais, nous nous aimions toujours plus, consolidés dans notre passion de la création, de l'innovation et de la beauté au sens premier, une beauté biblique qui retournait aux sources de la vie.


La vie prenait tout son sens, sous ce toit fissuré. Il n'y avait que lui et moi. Nous baignions dans un océan de réflexion, d'amour, de culture, et surtout de création. L'un était la muse de l'autre. Je passais mon temps à le scruter, à l'ancrer sous ma peau, à cacher le haut de son visage pour mieux le deviner, à planter mes ongles dans sa nuque. Il me répondait de sorte que je me mette en colère, et une fois cela fait, il explosait de rire, et je ne pouvais m'empêcher de rougir de honte. Comment s'énerver alors que vous marchez sur le sol du paradis? Lorsque vous êtes l'héroïne d'un nouveau Mythe, une sorte d'Adam et Eve sans pomme? Lorsque vous êtes au centre de la conception parfaite de la vie et de la mort, de l'au delà, et plus encore? Du rêve, de l'amour, de l'autre?

Une fois la nuit tombée, nous allumions des bougies. Nous avions quelque chose comme 1000 boites d'allumettes. Il faisait toujours chaud à côté de lui. J'avais la tête sur ses hanches creuses et aussi étrange que cela puisse paraitre, cet os aiguisé était un parfait coussin. Nous parlions de lézards, nous parlions de westerns, nous parlions de cette maison. Lorsque nous avions fumé à en perdre la tête et le reste, lorsque nous avions bu un peu, nous franchissions la porte en bois de notre havre adoré. Nous marchions pieds nus dans l'été bouillant, et des nos premiers pas, nous avions l'impression de nous engouffrer dans un enfer vert. Ses longs cheveux frappaient son dos avec une régularité assourdissante. Il courait plus vite que moi, il était bien plus mince que moi, après tout, c'était logique. Cependant, nous n'avions pas l'habitude de nous comparer. Nous étions un, nous formions un équilibre formidable. Lui et Moi. Même à écrire, cela était harmonieux. Dans la bouche, dans le regard, dans l'oreille.

Une fois arrivés sur la plage, à quelques minutes de marche de notre palais, nous enfoncions nos pieds salis par cette course folle dans le sable fin. Une, deux minutes. Le temps de nous regarder, de sourire, de baisser les yeux, comme si nous avions enfreint une règle, la règle, celle de ne jamais fuir. Nous nous disions alors que fuir, ce n'est pas être lâche. C'est être libre.


# Posté le jeudi 03 janvier 2008 13:24

Modifié le mercredi 23 janvier 2008 12:28

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